Quarante pouces de haut. Quatre victoires au Mans. La réponse de Dearborn.
1963. Henry Ford II, président de Ford Motor Company, tente d’acheter Ferrari. La négociation arrive jusqu’à la dernière étape — puis Enzo Ferrari, à la signature, refuse de céder le contrôle de la division course. Ford retire l’offre. Furieux, Henry Ford II rentre à Dearborn avec une directive interne unique : battre Ferrari au Mans. À n’importe quel prix.
Le programme démarre en 1964 sous le code GT/101. Châssis monocoque acier, moteur central, carrosserie dessinée en partie chez Eric Broadley (l’ingénieur du Lola GT). Carrosserie basse — 40 pouces de haut, soit 1.016 mètre — ce qui donne son nom à la voiture : GT40. Les premières saisons 1964-1965 sont un désastre. Les GT40 abandonnent à chaque course. Carroll Shelby est appelé à la rescousse en 1965 pour reprendre la division course. Le V8 4.7L Ford petit-bloc devient un V8 7.0L FE big-block. Et en juin 1966, l’histoire se réécrit.
24 Heures du Mans 1966 : Ford gagne avec une victoire 1-2-3 photographiée comme le moment le plus discuté de l’histoire des courses d’endurance — la fameuse arrivée groupée où Ford a demandé aux trois voitures de franchir la ligne ensemble, et où McLaren-Amon a finalement été déclaré vainqueur sur le détail d’avoir parcouru un peu plus de distance que Miles-Hulme. 1967 : Ford gagne avec la Mark IV, version radicalement transformée, par Foyt-Gurney. 1968 et 1969 : Ford gagne deux années consécutives avec la même voiture privée, la Gulf-Wyer GT40 Mk I numéro 1075, courue par John Wyer Automotive. Quatre Mans de rang.
Production totale toutes versions confondues : environ 105 unités entre Mark I, Mark II, Mark IV, et les déclinaisons routières. Le programme cesse en 1969, après la quatrième victoire — le pari de Henry Ford II est gagné. La GT40 est la voiture américaine de l’histoire mondiale du sport automobile, et la seule à avoir battu Ferrari sur le circuit qu’il considérait comme sien.


Septembre 2014. Une Ford GT40 est dans nos archives, photographiée avec, posée à côté, une boîte de thé Tetley. Le titre Instagram que nous avons gardé : « Ford GT40 with a Tetley can. » C’est le genre d’association absurde qui dit beaucoup : une voiture de course américaine, conçue à Slough en Angleterre par une équipe en partie britannique (Eric Broadley, John Wyer, John Surtees au volant les premières saisons), photographiée avec une marque anglaise de thé. La GT40 n’est pas purement américaine — c’est un hybride transatlantique des années 60.
Toute GT40 originale est une affaire complexe. Sur les ~105 unités produites par Ford et Wyer entre 1964 et 1969, environ 80 sont aujourd’hui répertoriées dans les bases d’historique sport (les autres ayant été détruites ou disparues en course). Les châssis confirmés se vendent au-delà de plusieurs millions. Notre archive ne précise pas le numéro de châssis, mais l’exemplaire — qu’il soit original Mark I, continuation Safir (1985-2002), réplique Superformance, ou recréation Mk IV par Roush — restait fidèle à la silhouette : longue, basse, courte d’empattement, avec ces portes papillon qui empiètent sur le toit pour permettre l’accès.
Le son d’une GT40 au démarrage est celui d’un V8 américain à carter ouvert, sans silencieux, sans modulation. Pas de raffinement italien. Pas de finesse mécanique de Maranello. C’est un thunder long, rauque, mécanique, qui dit immédiatement « course américaine ». Sur la route — quand l’exemplaire est road-legal, ce qui n’est pas toujours le cas — la GT40 n’est pas une voiture raisonnable. Elle est conçue pour rouler vingt-quatre heures sur une longue ligne droite, pas pour aller chercher le pain. Mais c’est exactement pour ça qu’on l’a invitée chez nous : il existe des objets dont l’irrationalité est précisément ce qui les rend précieux.